Institutions - 05/03/2019

Face aux institutions, les athlètes passent à l’offensive

Au premier regard, l’histoire pourrait sembler anecdotique. Elle ne l’est pas. Un slalomeur suisse d’origine britannique, champion olympique et mondial dans l’épreuve par équipes, a décidé de distribuer la moitié de ses primes de Coupe du Monde à une association en faveur de la protection du climat. Par ce geste, il se dresse en opposant au président de la Fédération internationale de ski, son compatriote Gian Franco Kasper.

Les faits. Daniel Yule, 26 ans, un Valaisan aux épaules de leveur de fonte (photo ci-dessus), a annoncé sur son compte Twitter faire don de la moitié du « prize money » empoché lors des deux prochaines courses de Coupe du Monde, le 10 mars à Kranjska Gora, puis une semaine plus tard à Soldeu, à l’ONG américaine Protect Our Winters.

« Après que le président de la FIS eut nié l’existence des changements climatiques, j’ai décidé de donner la moitié de mes bourses gagnées à deux étapes de Coupe du Monde de Kransjka Gora et d’Andorre à l’organisation @protectourwintersswitzerland », a écrit le slalomeur suisse.

Pour rappel, Gian Franco Kasper a créé la polémique, le mois dernier, en expliquant lors d’une interview à un quotidien suisse que le réchauffement climatique était une pure invention.

L’association en faveur de l’environnement Protect Our Winters n’a pas tardé à réagir, allant jusqu’à demander la démission de Gian Franco Kasper, 74 ans, président de la FIS depuis 1988. Le dirigeant suisse a répliqué en assurant avoir été cité hors contexte.

A l’époque, Daniel Yule avait déjà pris position contre Gian Franco Kasper. « S’il nous rendait visite une fois pendant l’entraînement l’été, il verrait à quel point nos glaciers fondent et à quel point l’avenir du ski est menacé », avait-il expliqué au quotidien Blick.

Depuis, le Suisse a décidé de joindre les actes à la parole. Pour info, une victoire en Coupe du Monde rapporte 45 000 francs suisses, soit environ 40 000 euros. Daniel Yule se dit prêt à en sacrifier la moitié, sous réserve qu’il réussisse une grande performance lors des deux derniers slaloms de la saison.

Il a remporté au cours de l’hiver, à Madonna di Campiglio, son premier slalom de Coupe du Monde. Il a été médaillé d’or olympique aux Jeux de PyeongChang 2018, puis mondial le mois dernier à Are, dans l’épreuve mixte de slalom parallèle par équipes.

La prise de position de Daniel Yule contre sa propre institution, la FIS, n’est pas isolée. Sa décision de renoncer à une partie de ses éventuelles primes a été saluée par le Suédois Andre Myhrer, champion olympique en slalom. L’Américain Ted Ligety, deux fois médaillé d’or aux Jeux, a lui aussi soutenu le skieur suisse sur les réseaux sociaux. « Il est temps pour notre leadership de se mettre en phase avec la réalité et d’aller de l’avant », a-t-il suggéré sur son compte Twitter.

A l’évidence, les temps changent dans l’univers olympique. Les athlètes sont de plus en plus nombreux à exprimer ouvertement leurs désaccords avec leurs institutions. Ils prennent position. Surtout, ils agissent.

En fin d’année, plusieurs nageurs médaillés olympiques et mondiaux ont déposé une plainte contre la FINA devant un tribunal de Floride, dans le cadre d’un recours collectif antitrust. Ils reprochaient à leur fédération internationale d’avoir interdit l’organisation en Italie d’un meeting de l’ISL, une organisation privée concurrente.

Plus récemment, un pistard britannique, Callum Skinner, champion olympique aux Jeux de Rio 2016, s’est associé avec un ancien directeur de l’Agence mondiale antidopage, le Canadien Rob Koehler, pour créer une nouvelle organisation censée porter la voix des athlètes. Global Athlete, son nom, se veut indépendante des institutions du mouvement sportif international.

Enfin, les athlètes allemands ont remporté une victoire décisive, le mois dernier, en obtenant d’une juridiction de leur pays l’assouplissement de la règle 40.3 de la charte olympique. Une victoire sur le CIO et sur ses règles concernant le droit à l’image et la publicité pendant les Jeux.

Dans tous les cas, un dénominateur commun : un ras-le-bol certain des athlètes face aux dirigeants et aux institutions sportives. L’ASOIF l’a relevé dans son récent rapport sur l’état du mouvement sportif et son avenir : l’écart se creuse entre les uns et les autres. Une tendance qui pourrait bien s’amplifier.

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