— Publié le 23 août 2021

“Le discours de Thomas Bach relève d’une idéologie politique “

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Une page a été tournée. Pour la première fois, les athlètes ont eu l’autorisation aux Jeux de Tokyo d’exprimer une opinion, politique, sociale, raciale ou religieuse, sur le terrain olympique. Le CIO leur a donné son feu vert, après avoir procédé à un assouplissement de la règle 50.2 de la Charte olympique.

La nouvelle donne reste très encadrée. L’expression d’une opinion ne peut pas avoir pour cadre la cérémonie des médailles. Le podium et les hymnes en sont exclus. Mais une porte a été ouverte. Aux Jeux de Tokyo, les joueuses de plusieurs équipes féminines de football ont posé le genou à terre avant leur rencontre. La lanceuse de poids américaine Raven Saunders a croisé ses deux bras au-dessus de la tête après avoir reçu la médaille d’argent (photo ci-dessus). Deux cyclistes sur piste chinoises ont épinglé un pin’s à l’effigie de Mao sur leur survêtement.

Avancée anecdotique ou amorce d’une vraie révolution ? Trois chercheurs français ont planché sur la question : Carine Duteil, maître de conférences en linguistique et SIC, vice-présidente déléguée à la stratégie de communication de l’Université de Limoges ; Julien Longhi, professeur des universités en sciences du langage à l’Université de Paris Cergy ; et Arnaud Richard, maître de conférences en sciences du langage à l’Université Paul Valéry de Montpellier III, président de l’Académie nationale olympique française (ANOF). La première du trio a répondu aux questions de FrancsJeux.

FrancsJeux : Les Jeux de Tokyo ont été marqués par plusieurs expressions d’une opinion par des athlètes, sur le terrain ou le podium. Est-ce un tournant dans l’histoire de l’olympisme ?

Carine Duteil : Ces manifestations d’une expression aux Jeux de Tokyo, sur le terrain mais aussi sur le podium, ont été très marquantes. En posant un genou à terre, en manifestant une opinion sur le podium, mais aussi en dénonçant le régime politique de leur pays, comme l’a fait la sprinteuse biélorusse (Krystsina Tsimanouskaya), les athlètes ont envoyé des messages forts. Cette avancée est marquante car elle est très symbolique du rôle que veulent jouer les athlètes, notamment sur le terrain de la lutte contre le racisme et pour l’inclusion. Elle rappelle les poings gantés de noir de John Carlos et Tommie Smith sur le podium des Jeux de Mexico en 1968, ou l’Ethiopien Feyisa Lilesa, médaillé d’argent au marathon aux Jeux de Rio 2016, franchissant la ligne d’arrivée les poignets croisés au-dessus de la tête, en signe de protestation contre la politique menée par le gouvernement éthiopien à l’encontre de l’ethnie des Oromos. Tommie Smith et John Carlos avaient été exclus du village des athlètes, mais leur image figure parmi les grands moments de l’histoire au Musée olympique du CIO à Lausanne.

N’est-ce pas contradictoire ?

Tout à fait. Mais le CIO se révèle très contradictoire sur cette question. En s’emparant de très nombreux sujets qui touchent à l’homme et à la planète, en se préoccupant de plus en plus de la durabilité et de la solidarité, en créant une équipe de réfugiés politiques, il donne une dimension politique aux Jeux et au mouvement olympique. Le discours de Thomas Bach à la cérémonie d’ouverture des Jeux de Tokyo relevait d’une idéologie politique. Aujourd’hui, les Jeux ne sont plus du tout neutres politiquement. Dans un tel contexte, on peut se demander pourquoi la règle 50.2 ne disparait pas.

Parmi les manifestations d’une expression aux Jeux de Tokyo, laquelle vous semble la plus intéressante ?

L’action qui m’a le plus surprise est celle des cyclistes chinoises arborant un pin’s à l’effigie de Mao. Elle a conduit le CIO à questionner le comité olympique chinois.

Le CIO n’a sanctionné aucune de ces entraves à la règle 50.2. Pourquoi ?

Avant les Jeux, le CIO avait annoncé des sanctions en cas d’entrave à la règle, mais on peut penser qu’il cherchait avant tout à se montrer dissuasif. Il voulait tenter d’éviter les dérives de prises de paroles incontrôlables. Mais il serait malvenu pour le CIO de sanctionner ces athlètes tout en se posant en défenseur des droits humains.

L’assouplissement de la règle 50.2, décidé par le CIO après consultation des athlètes, a-t-elle vraiment changé la donne ?

Je crois, oui. Nous ne sommes plus au temps de Pierre de Coubertin, où les athlètes devaient s’exprimer par leurs gestes sportifs. Aujourd’hui, ils sont de plus en plus des acteurs du monde. En plus d’être des sportifs, ils sont aussi des citoyens. Leurs prises de position sont sobres et dignes, mais elles ont une portée considérable. Les Jeux de Tokyo ont montré que leurs messages pouvaient être relayés et entendus un peu partout.

Les prochains Jeux auront lieu à Pékin ? Que peut-on en attendre au regard de la règle 50, dans un pays comme la Chine ?

Le mouvement est en marche, la règle 50.2 ne pourra pas l’arrêter. Dans le contexte particulier des Jeux d’hiver de Pékin 2022, avec un grand nombre d’organisations et même de gouvernements appelant à un boycott, on peut s’attendre à des prises de position fortes de certains athlètes. Beaucoup sont aujourd’hui prêts à devenir des porte-paroles.