Parmi les 14 athlètes africains présents aux Jeux olympiques de Milan-Cortina 2026, Samuel Ikpefan était l’unique représentant du Nigeria. Le fondeur de 34 ans, aujourd’hui installé en Suisse, disputait ses deuxièmes JO. Il s’est classé 65e du sprint classique et 94e du 10 kilomètres. Il débriefe son expérience en Italie pour Francs Jeux.
Quel bilan vous dressez de ces Jeux ?
C’était vraiment un magnifique événement. L’organisation et les bénévoles ont été super accueillants, souriants, aidants. Ça change de Pékin, même si les bénévoles étaient parfaits là-bas. Cette fois, c’était plus proche pour la famille et le public. L’ambiance dans le stade était incroyable. Même dans le village, à Predazzo. L’enthousiasme du public à l’extérieur et au sein des stades, c’était énorme.
Sportivement, comment vous jugez vos résultats ?
Je visais beaucoup mieux sur le sprint. J’étais en très bonne forme et j’ai perdu un peu d’énergie sur l’accroche en classique. Je suis un peu mitigé parce que je pouvais faire mieux, mais ça n’a pas fonctionné comme je l’aurais voulu. Sur le 10 kilomètres, je suis tombé malade la veille. J’ai fini à six minutes, j’ai fait avec les armes que j’avais le jour J. Les aléas ont fait que je n’étais pas au top du top, mais j’étais quand même content d’être là, de finir mes courses. C’est une grande fierté personnelle en sachant que ma préparation estivale a été perturbée par une opération au ménisque en septembre. Mon ligament est fichu, j’ai eu trois mois d’arrêt avant de reprendre l’entraînement mi-novembre.
Vous avez eu peur de rater les Jeux ?
Oui, ça m’a fait un peu peur. J’ai été bien pris en charge en Engadine, dans le canton des Grisons. Ils ont fait en sorte de bien me préparer pour que je puisse reprendre le plus vite possible. J’ai perdu des heures, du volume, mais j’ai quand même réussi à me qualifier donc je suis content.
Vous aviez des attentes à l’égard de l’ambiance et du village olympique, après une expérience tronquée à Pékin ?
Je n’avais aucune attente, je voulais juste voir. J’étais content de pouvoir circuler, ne pas être enfermé. J’ai vraiment pu profiter au maximum. L’ambiance était géniale entre tous les athlètes. J’ai rencontré de grands athlètes comme Johann André Forfang et Gregor Deschwanden en saut à ski. On a bien rigolé ensemble. Ce sont des moments exceptionnels, qu’on ne peut vivre qu’aux Jeux olympiques – ou alors aux Championnats du monde, où trois disciplines sont réunies. C’était un peu triste de ne pas être avec les biathlètes ou d’autres disciplines mais entre nous, c’était assez génial. Le bémol, c’est que notre CNO a créé des pins mais ne les a pas pris. Je suis vraiment déçu, je n’ai pas hésité à leur dire. Les pins, c’est plus important que tout aux Jeux olympiques, c’est vraiment ce qui crée du lien, c’est très important entre les athlètes.
Comment vous avez préparé ces Jeux ?
Je m’entraîne tout seul depuis deux ans. Je n’ai eu aucune aide, je n’ai pas de technicien, aucun partenariat avec une équipe. Avec ma fédération, c’est compliqué… Depuis 2022, je n’ai rien reçu du Nigeria, qui est pourtant l’une des premières puissances économiques d’Afrique. Je me débrouille par moi-même. Heureusement, j’ai eu la bourse olympique pour avoir un minimum de moyens financiers.
Comment la Solidarité olympique vous a aidé ?
On nous alloue une somme, 6.000 dollars tous les quatre mois, deux ans avant les Jeux. C’est une sorte de salaire en plus. Ça fait à peu près 1.300 euros par mois et ça permet par exemple, si on a des stages, de payer le logement ou quelques équipements. Sans la bourse olympique, je n’aurais jamais pu courir là où j’ai couru et payé ce qu’il me fallait. Sans la bourse, je n’aurais pas pu continuer à courir à haut niveau. Je travaillais à côté et mon salaire me permettait de subvenir à mes moyens, même si j’étais à la limite. Mes tenues, je les ai payées moi-même, mon matériel aussi. Salomon me fait un prix sur mes skis, je dois encore finir de les payer.
Quel travail vous réalisez en dehors des compétitions ?
J’en ai trois : je travaille actuellement dans un magasin de sport, je travaille pour une entreprise de management/marketing, et l’hiver, j’enseigne en ski de fond. J’aimerais bien continuer, en 2030, ce sera à la maison, chez moi. Mais pour cela, il faudrait que je trouve des sponsors privés et que mon pays puisse m’allouer, via la commission sportive, un montant chaque année pour que je réduise mon temps de travail et que je m’entraîne plus.
Vous pensez pouvoir les convaincre ?
Cette année, ma cheffe du CNO était là. Mon président et mon secrétaire général sont restés à Milan mais je les ai eu au téléphone. Deux personnes du ministère des Sports sont aussi venues jusqu’à Predazzo pour me rencontrer et voir comment ça se passait. On a bien discuté. Normalement, au printemps, je retournerai à Abuja pour rencontrer le ministère des Sports. J’ai créé une grosse communauté, j’ai mis le Nigeria sur la carte des sports d’hiver et ça a pris de l’ampleur au sein du pays. J’ai fait parler du Nigeria. Là-bas, les gens sont au courant maintenant. Ils ne peuvent plus se cacher sur le fait qu’ils ne m’ont rien donné depuis 2022. J’ai été clair avec eux : si je ne reçois rien de mon pays, tout le monde sera au courant et je ne pourrai pas reparticiper aux Jeux olympiques. C’est donnant-donnant, si vous voulez avoir des athlètes aux Jeux d’hiver en 2030, il faut les aider.
En termes de visibilité, ces Jeux ont été une réussite pour vous ?
Oui, à ce niveau, c’est une réussite. J’ai donné pas mal d’interviews, j’ai eu beaucoup de bons retours de la diaspora nigériane. Maintenant, beaucoup de personnes me suivent aux États-Unis, au Canada, en Amérique du Sud, etc. Les Nigérians ont ouvert les yeux. À Pékin, j’étais moins médiatisé. Ce qui m’a donné un élan, c’est vraiment la cérémonie d’ouverture. Les gens ne s’attendaient pas à voir le Nigeria aux Jeux d’hiver. Ça leur a permis de voir qu’ils avaient aussi un athlète, ça a donné un élan. J’espère que ça va continuer dans ce sens pour me permettre de décrocher des contrats de sponsoring. J’aimerais avoir les moyens de prendre un technicien avec moi et constituer une caisse de fart, pour que l’on puisse faire des tests en dehors des courses. Aux Jeux, je fartais mes skis d’entraînement moi-même avant d’aller sur la piste.
Il n’y avait qu’une poignée d’athlètes africains aux Jeux. Qu’est-ce que cela représente d’en faire partie ?
C’est une fierté de concourir contre de grosses nations. Mon père est nigérian, j’ai grandi avec cette culture. J’ai de la famille au Nigeria, j’y vais souvent. On est fier de représenter l’Afrique, même si la plupart d’entre nous vivons dans des pays occidentaux. C’est difficile de vivre en Afrique si on veut performer, on n’a pas de gros moyens pour les sports d’hiver donc ça oblige à se délocaliser. Le plus marquant, c’est qu’on a montré qu’on avait des athlètes sur différentes disciplines, et c’est un exploit. Maintenant, il faut faire évoluer les mentalités en Afrique au niveau des ministères et des comités pour donner plus de moyens. Je suis persuadé qu’un jour, si on a les mêmes moyens que certaines grandes nations d’Europe, on pourra avoir un médaillé africain dans les années à venir.

