— Published 4 September 2020

Lettre ouverte du Président de l’AMA aux sportifs

Varsovie, le 3 septembre 2020

Chers collègues sportifs,

Un peu plus de deux ans se sont écoulés depuis que j’ai annoncé ma décision de me présenter à la présidence de l’Agence mondiale antidopage (AMA), et un peu plus de six mois depuis que je suis entré en fonction. Quand je me suis lancé dans cette course, en tant qu’ancien sportif d’élite, j’étais prêt à surmonter tous les obstacles qui se présenteraient à moi. Depuis le début, connaissant la nature de la lutte contre le dopage dans le sport, je savais que cette aventure relèverait davantage d’une traversée en eaux tumultueuses que d’une balade sur un long fleuve tranquille. Comme tout véritable sportif, je ne souhaitais qu’une chose : avoir l’occasion de relever de nouveaux défis. Je voulais remplir ma mission dans un esprit d’honnêteté et de respect mutuel avec tous les partenaires, en espérant que l’Agence et moi serions jugés équitablement.

Aujourd’hui, je me sens prêt à faire un premier bilan, et à livrer mes impressions à propos de l’environnement complexe dans lequel l’AMA et moi-même évoluons. Et, puisque je me sens encore comme un sportif et que je pense encore comme un sportif, j’aimerais partager quelques-unes de mes réflexions avec vous.

L’AMA a été fondée en 1999 comme une plateforme de collaboration entre les gouvernements et le Mouvement sportif, après l’échec des mesures prises individuellement par chacune de ces parties. Les forces ont donc été unies pour lutter contre le dopage, la plus grande menace pour le sport moderne, avec davantage d’efficacité et de persistance. Depuis plus de 20 ans, cette organisation a mûri et assumé de nouvelles responsabilités, établissant de nouveaux standards pour les activités des organisations antidopage du monde entier. Surtout, l’AMA s’est constamment efforcée de répondre aux attentes croissantes de ses partenaires, malgré des moyens financiers limités. Des erreurs ont été commises, bien sûr, mais seuls ceux qui ne font rien ne commettent jamais d’erreurs.

Aujourd’hui, l’AMA couvre de nombreux domaines, qui vont du développement des règles antidopage et de la supervision de la conformité à ces règles, à l’éducation, la recherche scientifique et la recherche en sciences sociales, en passant par le développement de programmes antidopage, le renforcement des capacités antidopage dans le monde, et les enquêtes. L’AMA peut compter sur une équipe d’employés internationaux extrêmement professionnels et engagés, ainsi que sur des experts bénévoles tout aussi qualifiés au sein de sa structure de gouvernance.

Mon avis est que cette expérience unique qu’est l’AMA, dont laquelle certains doutaient très probablement à ses débuts en 1999, s’est avérée une réussite. Et en tant que nouveau président de l’AMA, qui a déjà eu l’occasion d’apprendre à connaître l’Agence de l’intérieur, mais qui reste objectif dans son analyse, je suis déterminé à développer encore davantage cette expérience. Selon moi, nous ne pouvons lutter efficacement contre le dopage que dans un esprit de collaboration entre les gouvernements et le Mouvement sportif. Cette association unique est la plus efficace pour les sportifs – nos partenaires les plus importants.

Je ne peux pas imaginer l’AMA sans ses partenaires des autorités publiques, qui collaborent avec les forces de l’ordre pour lutter contre le dopage dans leurs pays respectifs. Je ne peux pas non plus imaginer l’Agence sans ses partenaires du Mouvement sportif, qui veillent à ce que des règles unifiées soient appliquées dans tous les sports et dans toutes les compétitions. Est-ce un système parfait? Je répondrai par les mots utilisés par l’éminent homme politique britannique Winston Churchill au sujet de la démocratie : « Personne ne prétend que c’est un système parfait ou idéal. On dit même qu’il s’agit de la pire forme de gouvernement… à l’exception de toutes les autres qui ont pu être expérimentées. »

L’AMA est souvent l’objet d’attaques et de manœuvres politiques. Les critiques sont diverses, allant du mode de financement de nos activités à la représentation des partenaires, en passant par les allégations de manque de transparence. Je peux vous assurer que je ne permettrai pas à l’AMA de s’embourber dans ces jeux politiques. Le contrôle de l’AMA n’est pas à vendre, quel que soit le partenaire concerné.

Certains reprochent à l’AMA un manque de transparence. Malheureusement, j’ai l’impression que les critiques les plus vives viennent de ceux qui, malheureusement, ne brillent pas particulièrement par leur transparence. Les réunions du Conseil de Fondation de l’AMA sont ouvertes aux médias, et j’aimerais qu’elles soient diffusées en ligne en direct à l’avenir. Les statuts de l’Agence, les procès-verbaux des réunions du Conseil et du Comité exécutif, les rapports annuels, une liste complète et à jour des contributions annuelles reçues des gouvernements, notre plan stratégique quinquennal, des informations sur notre gouvernance et sur nos membres, les communiqués de presse et de nombreuses autres informations à propos de l’Agence sont publiques et disponibles sur notre site web. L’AMA répond chaque année à des milliers de questions de médias, de sportifs et du grand public. Est-ce là un manque de transparence?

Pourrions-nous en faire plus? Bien sûr. Cependant, nous devons également respecter des limites. Par exemple, nous ne pouvons pas publier d’informations sur des enquêtes en cours, pour protéger l’intégrité du travail effectué, comme le fait la police. Nous ne pouvons pas fournir de détails sur les cas pendants de non-conformité au Code mondial antidopage, pour respecter les règles et procédures des Standards internationaux. Mais soyez assurés que ces informations sont rendues publiques dès que nous pouvons le faire sans compromettre les résultats. Cela vaut aussi pour le cas de l’Agence antidopage de Russie (RUSADA) actuellement en instance devant le Tribunal arbitral du sport (TAS), et pour lequel nous avons demandé une audience publique.

J’espère autant de transparence de ceux qui nous critiquent. Qu’ils publient leurs documents de gouvernance. Qu’ils expliquent qui les finance et qui sont leurs membres. Je suis certain que la communauté des sportifs aimerait le savoir aussi.

Vous pourriez croire que cette lettre est une réponse aux critiques. Je peux vous assurer que ce n’est pas le cas. La critique fait partie de la vie publique, et aucune organisation, surtout aussi importante que l’AMA, n’y échappe. La critique ne me fait pas peur. Je continue de prendre des décisions difficiles en sachant que les décisions difficiles peuvent susciter des critiques. Je m’attends cependant à ce que celles-ci soient honnêtes et constructives. C’est ce que m’a appris ma carrière sportive. Les critiques constructives peuvent aider un sportif à se motiver et à améliorer ses performances. L’AMA et moi prenons donc les critiques honnêtes très au sérieux. Nous accordons une vraie importance aux propositions et aux commentaires de tous nos partenaires, et en particulier des vôtres, collègues sportifs.

L’AMA est une organisation qui évolue constamment grâce à la collaboration fructueuse avec ses partenaires. Ainsi, en novembre 2018, le Conseil de l’AMA a approuvé une série de réformes de gouvernance. En particulier, un Comité des nominations a été créé en septembre 2019 pour s’assurer que les personnes adéquates sur le plan des compétences et de l’indépendance occupent les postes de gouvernance de haut niveau au sein de l’AMA. Une limite a été imposée au nombre de mandats des membres du Conseil, du Comité exécutif et des cinq comités de l’AMA. Seules les personnes qui satisfont aux critères d’indépendance peuvent poser leur candidature à la présidence et à la vice-présidence de l’AMA. La réforme prévoit aussi l’élargissement du Comité exécutif par l’ajout de deux membres indépendants. Au moins un siège est réservé à un représentant des sportifs dans tous les comités de l’Agence, de même qu’un siège pour les organisations nationales antidopage dans tous les comités sauf le Comité des sportifs et le Comité de révision de la conformité.

Parallèlement, le Comité des sportifs de l’AMA travaille sur un concept visant à créer un « bureau de l’ombudsman », une initiative que j’appuie entièrement. Ses membres s’affairent également à transformer le Comité en organisme représentatif, plutôt que consultatif, de façon à ce qu’un représentant du Comité soit nommé au Comité exécutif. Cela renforcera encore la présence des sportifs au sein de nos instances dirigeantes, puisque, aujourd’hui déjà, plus d’un tiers des membres de notre Conseil et de notre Comité exécutif sont des sportifs d’élite internationaux actifs ou retraités. Et les réformes de notre gouvernance ne s’arrêteront pas là.

Récemment, j’ai lu des commentaires soulignant le manque de sportifs « indépendants » au sein de la structure de gouvernance de l’AMA. Mais que signifie « être un sportif indépendant »? Qu’est-ce qui fait qu’une organisation est indépendante et qu’une autre ne l’est pas alors que toutes deux reçoivent du financement et dépendent par conséquent de quelqu’un? Pourquoi considère-t-on que certains sportifs sont plus dignes que d’autres de représenter la communauté des sportifs? Qui veut diviser notre communauté, et pourquoi?

J’aimerais connaître les réponses à ces questions. Je suis un ancien sportif qui a démissionné de toutes les fonctions gouvernementales qu’il occupait auparavant et qui n’a jamais fait partie de l’organe directeur d’une fédération sportive. Je me considère donc comme un sportif indépendant. J’ai perdu des litres de sueur sur les pistes d’athlétisme pour ensuite servir le sport dans mon pays en tant que ministre, et j’ai toujours eu à cœur les idéaux de l’esprit sportif et du franc jeu. J’estime donc être digne de représenter la communauté des sportifs à l’AMA. Je pense également que tous mes collègues du Comité exécutif et du Conseil qui ont représenté leur pays dans différentes arènes sportives du monde – parfois avec beaucoup plus de succès que moi – ont le droit de se considérer comme des représentants des sportifs. Et personne, aucune critique, ne peut leur enlever ce droit. Il n’y a pas de sportif plus digne qu’un autre de représenter les sportifs au sein de l’AMA.

Quand je regarde le long chemin parcouru par l’AMA depuis 20 ans, je suis attristé par l’importance qu’ont prise les jeux de pouvoir et les luttes pour influencer les activités de l’organisation au détriment des valeurs qui sont au cœur de la mission de l’Agence. L’AMA a été créée pour que tous les sportifs puissent pratiquer leur sport sur un pied d’égalité, dans des conditions équitables, sans dopage et dans le respect mutuel. Aujourd’hui, les différends politiques occultent cet objectif.

Cependant, j’en reviens toujours à ce qui m’a amené à l’AMA, et à la mission que je voulais et que je veux plus que jamais remplir. Je suis fermement convaincu que nous devons redoubler d’efforts pour renforcer encore le système mondial antidopage. Je ne veux pas que les sportifs concourent contre des adversaires qui ne font pas l’objet de programmes de contrôle du dopage robustes simplement parce que leur pays n’a pas les ressources pour les mettre en place. Je suis en communication avec de nombreux ministres pour les inciter à accroître leur contribution à la lutte contre le dopage, y compris sur le plan financier. J’ai créé un fonds de solidarité antidopage dans le but d’amasser des fonds privés pour renforcer les capacités antidopage dans les régions où le besoin existe. Bientôt, l’AMA amorcera son premier programme de partenariat avec des entreprises privées dans le domaine de l’éducation. Et ce n’est que le début. Je vous promets de poursuivre cette mission, car je crois qu’il s’agit de la véritable raison d’être de l’AMA. Je me suis joint à l’AMA non pas pour prendre part à des jeux politiques, mais pour vous servir, vous, les sportifs.

En conclusion, j’invite chacun d’entre vous à travailler main dans la main avec moi pour mener à bien notre mission commune. Depuis plusieurs mois, je rencontre de nombreux sportifs, y compris via les médias sociaux. J’ai également eu plusieurs réunions virtuelles avec des comités et des groupes de sportifs, et de nombreuses autres rencontres de ce type sont prévues. Si je fais cela, c’est que je crois fermement que l’AMA existe pour les sportifs. Nous avons besoin de vous, et nous avons une responsabilité envers vous dans la réalisation de notre mission.

Je vous encourage donc vivement à prendre la parole pour promouvoir le sport propre. Faites-vous entendre dans votre pays et dans votre sport. Critiquez-nous si nous le méritons, mais appuyez notre mission. Ne soyez pas indifférents, car pour l’AMA, comme pour moi, vous avez LA PLUS GRANDE IMPORTANCE.

Merci,

Witold Banka
Président