La séquence Milan-Cortina 2026 est officiellement terminée. L’heure de revenir sur ces Jeux, à tête reposée, avec Eric Monnin, directeur du Centre d’études et de recherches olympiques universitaires (CEROU) et ambassadeur de l’université Marie et Louis Pasteur. L’auteur du livre Un siècle d’olympisme en hiver (éd. Désiris) a suivi ces Jeux de près et en a tiré un certain nombre d’enseignements.
Il y avait beaucoup d’attentes compte tenu du retour des Jeux au cœur de l’Europe. Le Mouvement olympique et paralympique en ressort plus fort selon vous ?
Oui car les JO d’hiver sont des Jeux plutôt européens. Les huit premières nations du classement sont européennes. L’Allemagne gagne tout en bob et en luge, les Pays-Bas gagnent tout en patinage de vitesse, etc. Ces Jeux sont essentiellement européens et les faire revenir en Europe, cela assure la diffusion à des heures idéales pour le public, ainsi que de fortes connexions sur les réseaux sociaux. Cela permet d’avoir un impact sur la population, et surtout la jeunesse.
Vous avez commenté les cérémonies de ces Jeux sur Eurosport. Qu’en avez-vous pensé ?
On est revenu à du classique, mais on note plusieurs types d’innovation. Pour la première fois, on a entendu parler de Jeux disséminés, sur plusieurs clusters. On a vu une cérémonie d’ouverture avec des défilés dans différents endroits et deux allumages de la vasque. La clôture était aussi très intéressante. Elle a reflété l’esprit d’unité qu’on avait vu en 1956, à Melbourne, en pleine Guerre froide. À l’époque, John Ian Wing avait proposé de faire une cérémonie de clôture qui mettrait en avant les principes humanistes de l’Olympisme en rassemblant tous les athlètes, sans distinction de nationalités. Être dans les Arènes de Vérone, ça nous a aussi renvoyés aux Jeux de 1960 : l’Éthiopien Abebe Bikila qui gagne en arrivant dans le Colisée pied nus, les épreuves dans les thermes de Caracalla, etc. Les lieux ont une symbolique très forte et ça fait écho à l’Antiquité grecque, à la tradition de l’Ekecheiria.
Ce sont des Jeux riches en enseignements selon les commentaires qui ont pu être faits par les responsables de Alpes 2030 ou même de la candidature Suisse 2038.
Oui, il y avait au total 300 observateurs, venus pour essayer de prendre des bonnes pratiques. On peut citer les efforts mis en place pour limiter les déplacements et le bilan carbone. Les Jeux ne doivent pas modifier une ville ou un site, mais s’adapter. Ils se sont adaptés et c’est la grande richesse de ces Jeux.
On voit que ce modèle ouvre le champ des possibles et nourrit des réflexions, par exemple sur une potentielle candidature New York-Lake Placid.
L’objectif aujourd’hui, c’est d’aller vers des candidatures mutualisées. Regardez les Alpes 2030 : on aura l’anneau de vitesse en Italie ou aux Pays-Bas. C’est ça le principe aujourd’hui. Ce qui crée du bilan carbone, plus que les avions, c’est le ciment. Construire des sites olympiques, c’est l’opposé de ce qu’il faut faire si on veut un héritage positif pour la nation. Il faut absolument réutiliser ce qui est disponible, et mutualiser. Aujourd’hui, il est inenvisageable de refaire des Jeux comme à Sotchi.
Ces Jeux ont aussi été marqués par un contexte géopolitique délicat. C’est une tâche sur la copie ?
Le 4 février, une 107e membre du CIO a été élue, l’Iranienne Soraya Aghaei. C’est une vraie prise de position concernant la condition de la femme. Le CIO a voulu apporter un soutien à la population féminine iranienne, c’est la première chose que je retiens. Ensuite, évidemment, il y a Vladyslav Heraskevych. Je crois que son action a marché. Tout le monde en a parlé, même s’il a été exclu. La présidente du CIO est même allée le rencontrer. Tout cela a mis en exergue quelque chose de très important aux Jeux : il y a des lieux sanctuarisés. Les Jeux ne doivent pas être politiques, mais on a le droit de s’exprimer et il y a des lieux pour cela. Je crois que Coventry a réussi ses premiers Jeux en prenant en compte toute cette géopolitique.
A truly Ukrainian moment in Munich.
— Munich Security Conference (@MunSecConf) February 14, 2026
Skeleton racer @heraskevych visited the Ukraine House on the sidelines of the #MSC2026. pic.twitter.com/S4lOgEOvr8
Vous pensez que le CIO a bien géré ce dossier ? Beaucoup de critiques ont été émises.
La position est compliquée car le CIO revendique la neutralité politique. Où est la limite ? Il peut y avoir d’autres formes d’utilisation de cette liberté de parole pour faire du prosélytisme. Ce qui ouvrirait la porte à l’utilisation des Jeux comme un piédestal pour dénoncer ou mettre en avant des politiques. C’est ce qui s’était passé à Berlin.
Le contexte géopolitique actuel représente-t-il une menace pour les grands événements ?
On peut se poser plein de questions, effectivement. À Milan-Cortina, à deux semaines d’intervalle, on voit que le CIO et l’IPC n’ont pas la même politique. Le message est confus, chacun fait son truc dans son coin et ça ne va pas. Je crois qu’il y a besoin de retrouver un apaisement, qui doit passer par des accords internationaux, au plus haut niveau. On envoie un message de confusion, chacun fait son truc dans son coin et ça ne va pas. Je crois qu’il faut adopter une position claire. Dans les années 1960, deux Etats sont frappés d’apartheid : l’Afrique du Sud et la Rhodésie. Ils ont été mis au ban du reste du monde avec une résolution de l’ONU en 1968. Aujourd’hui, tout le monde dit que la guerre, c’est honteux, mais il n’y a pas de résolution. Il faudrait que chacun prenne ses responsabilités. Pour l’avenir de ces méga événements, il faut que les institutions internationales prennent de vraies décisions.

