Les Jeux olympiques de Milan-Cortina 2026 s’ouvriront vendredi. Vingt ans après Turin, l’Italie s’apprête à nouveau à vibrer derrière les meilleurs athlètes des sports d’hiver. Jean-Loup Chappelet, professeur honoraire à l’Université de Lausanne et spécialiste reconnu des sujets olympiques, pose son regard sur cette 25e édition, pleine d’enjeux pour l’avenir du Mouvement olympique et de l’événement.
Quelle place occupe l’Italie dans l’histoire du Mouvement olympique ?
C’est un pays qui organise les Jeux d’hiver pour la troisième fois, et qui a aussi organisé les Jeux d’été à Rome en 1960. C’est un pays très orienté sport, qui finit généralement dans le top 10 du tableau des médailles (9e à Paris 2024, ndlr). Le CONI a été très puissant, un peu moins aujourd’hui puisqu’il y a eu une réforme et que ce n’est plus lui qui distribue les subventions aux fédérations nationales, c’est fait directement par le ministre des Sports. Historiquement, l’Italie a eu des membres du CIO très puissants : Giulio Onesti, qui était président du CONI et qui a créé l’association des CNO, ensuite Mario Pescante, ancien ministre, qui est encore membre honoraire aujourd’hui, et puis Franco Carraro, président du CONI et de la fédération de football, qui pèse beaucoup en Italie. Aujourd’hui, c’est un peu moins le cas, on entend moins parler des membres italiens du CIO (ils sont trois : Ivo Ferriani, Giovanni Malago et Federica Pellegrini, ndlr).
Quel souvenir vous gardez de Turin 2006, la dernière édition italienne des Jeux ?
Les Jeux étaient bien organisés, avec les sports de glace en ville et le reste dans les montagnes. C’est un modèle qui a été suivi à Vancouver et à Sotchi après. Il faut nuancer car la piste de bobsleigh et les tremplins de saut à ski utilisés à l’époque sont abandonnés aujourd’hui. Par contre, la ville de Turin a bien profité des Jeux, elle a changé son image. C’est le principal héritage, au-delà des installations sportives : elle avait l’image d’une ville industrielle, avec les usines Fiat, mais elle est devenue une ville culturelle. Aujourd’hui, beaucoup de touristes visitent Turin. Il y a de magnifiques monuments, de magnifiques palais, un musée du cinéma très intéressant, un musée d’égyptologie qui est l’un des meilleurs du monde, 17 kilomètres de galeries couvertes… Turin a beaucoup bénéficié des JO.
L’édition 2026 marque-t-elle un tournant dans l’histoire des Jeux d’hiver compte tenu de l’éclatement inédit de la carte des sites ?
Peut-être, peut-être pas… Quand le CIO a fait ce choix, il n’y avait que deux candidatures : Milan-Cortina et Stockholm-Are. Ils ont préféré Milan-Cortina parce que, d’après ce que je sais, Stockholm faisait des difficultés autour de la signature du contrat ville hôte. S’il y a tournant, c’est peut-être involontaire du fait que le choix se limitait à deux candidatures décentralisées – il y a 600 kilomètres entre Stockholm et Are, et le bobsleigh devait avoir lieu dans un autre pays, en Lettonie.
« Le ski-alpinisme frappait à la porte depuis longtemps. C’est certainement un peu plus populaire que d’autres formes de ski, même si ce n’est pas comparable au snowboard à l’époque. »
Ces Jeux d’hiver sont les premiers à intégrer les principes de l’agenda olympique 2020. Qu’est-ce que ça change ?
L’idée principale était d’utiliser les installations existantes. Par définition, elles ne sont pas toutes au même endroit, ce qui suppose un éclatement du territoire olympique. Ça évite non seulement d’augmenter les coûts, et ça donne des garanties sur les délais. Il y a eu des travaux jusqu’au dernier moment à Montréal, à Athènes, etc. C’est un grand classique des Jeux olympiques. Utiliser de l’existant évite ce stress des délais – normalement, car on voit le retard pris avec la patinoire de Milan. L’organisation aurait pu aller plus loin car il avait été question d’utiliser les pistes de bob existantes juste de l’autre côté de la frontière, à Saint Moritz ou Innsbruck, mais ils ont choisi de reconstruire totalement celle de Cortina. À Los Angeles 2028, 100% des installations sont existantes. Il manquait un site pour le canoë-kayak slalom. Il n’y a qu’une installation aux États-Unis, à Oklahoma City, alors ils ont déplacé ces épreuves à Oklahoma City. Ils ne vont pas construire spécialement pour ça. Voilà l’idée principale derrière l’agenda olympique. Il y aura aussi plus d’épreuves pour les femmes, ce qui est tout à fait normal.
Le programme des Jeux d’hiver intègre un nouveau sport, le ski-alpinisme, ce qui est très rare. Cela traduit une volonté d’innover, de moderniser les Jeux d’hiver ?
Oui, on peut dire ça. Le ski-alpinisme frappait à la porte depuis longtemps. C’est certainement un peu plus populaire que d’autres formes de ski, même si ce n’est pas comparable au snowboard qui, en arrivant à l’époque, ouvrait les Jeux à toute une génération de pratiquants. L’intégration du ski-alpinisme traduit cette dynamique de nouveaux formats. Le biathlon s’est adapté pour devenir plus attractif avec des départs en masse, le hockey sur glace veut développer le 3×3, etc. Il y a plein d’idées car les fédérations se rendent compte que les formes traditionnelles de leur sport sont devenues moins populaires chez les jeunes.
Les Jeux de Pékin 2022 s’étaient déroulés dans une ambiance assez froide, anxiogène, et sans public. Vous êtes confiants quant au côté festif des Jeux de Milan-Cortina ?
L’absence de spectateurs a évidemment eu un impact sur l’ambiance à Pékin. C’était aussi un gros problèmes pour le comité d’organisation en termes de revenus. Les Italiens vont faire tout ce qu’il faut, et je pense que ce sera un succès. Avec la Coupe du monde de football et les Jeux d’été, c’est l’un des plus grands événements sportifs au monde. Il y a toute une dimension culturelle aux JO et là, avec Milan, la Scala, les musées, tout ce que les Italiens savent faire, les arènes de Vérone, il y a tout un habillage qui rendra ces Jeux très attractifs.

