Institutions - 12/05/2020

« Un jour, les nageurs ne viendront plus aux Jeux »

Il a été l’un des plus grands nageurs de l’histoire. Huit fois champion olympique, médaillé d’or sur 50 et 100 m aux Jeux de Séoul en 1988, Matt Biondi a marqué son époque. En 1985, il est devenu le premier homme sous les 49 secondes au 100 m nage libre.

Mais l’immense Américain n’appartient pas seulement au passé. A nouveau très actif dans la natation, Matt Biondi milite aujourd’hui pour une réforme en profondeur de sa discipline. A la tête d’un groupement de nageurs, actuels ou anciens, il propose un nouveau modèle plus en phase avec son temps, où les nageurs auraient enfin droit au chapitre. Il l’a expliqué à FrancsJeux.

FrancsJeux : A 54 ans, quel lien entretenez-vous aujourd’hui avec la natation ?

Matt Biondi : Je m’occupe de l’International Swimming Alliance, un nouveau groupement créé en juillet dernier. Il a pour vocation de mobiliser les meilleurs nageurs du monde, et les aider à profiter des opportunités économiques offertes aujourd’hui par la natation en particulier, et plus généralement par les sports olympiques. Au cours des 6 premiers mois, nous avons réussi à rassembler 53 nageurs issus de 20 pays. Nous voulons négocier avec la FINA, mais aussi avec le CIO, pour l’instauration d’un prize money dans les grandes compétitions. Notre objectif est simple : rassembler les athlètes de haut niveau et profiter de la loi du nombre pour peser dans les négociations avec les grandes institutions sportives internationales. Il est révolu le temps où elles imposaient leur loi aux athlètes sans leur demander leur avis.

L’année 2019 a été marquée, dans la natation, par un bras de fer entre la FINA et l’International Swimming League. Les nageurs sont-ils sortis vainqueurs de ce conflit ?

Ils ont aujourd’hui plus d’opportunités de gagner leur vie dans la natation qu’ils en avaient précédemment. Mais les deux circuits professionnels, proposés respectivement par la FINA et par l’ISL, sont très différents l’un de l’autre. La FINA n’apporte pas grand-chose de nouveau. L’ISL, en revanche, a inventé un concept. Les athlètes nagent pour leur équipe. La saison prochaine, le circuit pourrait compter 10 équipes, réparties dans le monde entier. Chaque manager dispose d’une somme d’argent pour recruter. Sur le plot de départ, les nageurs ne plongent pour une médaille ou un chrono, ils le font pour battre les autres et marquer des points pour leur équipe. Au début, j’étais un peu sceptique sur la formule. Mais la première édition a été un grand succès. Plusieurs nageurs m’ont avoué, après la finale en décembre dernier à Las Vegas, entre les meilleures équipes d’Europe et des Etats-Unis, qu’ils s’ennuyaient désormais terriblement dans les compétitions à l’ancienne.

Selon vous, le CIO doit-il instaurer enfin un prize money aux Jeux olympiques ?

Bien sûr. L’économie des Jeux pèse aujourd’hui 7 milliards de dollars. Dans quel autre secteur d’activité peut-on imaginer une entreprise capable de générer 7 milliards de dollars sans verser directement un dollar à ses employés ? Le public ne regarde pas les Jeux à la télévision pour les discours des dirigeants. Il veut voir la compétition, il veut voir jusqu’où peuvent aller les athlètes pour repousser leurs limites. La magie des Jeux tient à cela. Aux Jeux de Barcelone en 1992, j’ai voyagé en avion depuis les Etats-Unis en classe économique, alors que les dirigeants étaient tous en business. Les athlètes sont des professionnels, ils doivent être traités comme tels.

Les institutions sportives internationales donnent désormais plus volontiers la parole aux sportifs, notamment via les commissions des athlètes. Est-ce le signe que les choses avancent ?

Non. Les institutions veulent garder le contrôle, donc elles consentent à accorder une place ou deux aux athlètes au sein de leur conseil ou leur comité exécutif. Mais dans la réalité, rien ne change. La FINA, comme le CIO, restent en situation de monopole.

Le CIO a été contraint l’an passé d’assouplir la règle 40 de la Charte olympique sur la publicité pendant la période des Jeux. Est-ce un grand pas en avant ?

Bien sûr, l’avancée est importante, car elle offre aux athlètes la possibilité de remercier leurs partenaires pendant les Jeux. Le CIO donne l’impression de faire un geste, mais cette avancée est très réduite. L’assouplissement de la règle 40 est dérisoire par rapport à la réelle contribution des athlètes au mouvement olympique.

Comment aller plus vite ?

En faisant preuve de créativité et d’audace pour créer des événements nouveaux, plus intéressants pour les athlètes, plus excitants pour le public. La FINA et le CIO ont parfaitement le droit de ne pas rétribuer les athlètes. Cela fait partie de leurs prérogatives. Mais il arrivera un jour, plus tôt pour la FINA que pour le CIO, où les nageurs ne viendront plus aux championnats du monde ou aux Jeux olympiques. Ils auront une alternative.

Vous imaginez vraiment que les nageurs puissent un jour tourner le dos aux Jeux olympiques ?

Leur tourner le dos, non. Mais venir une fois pour lancer leur carrière, ramener une médaille, puis passer à autre chose, oui. Prenez l’exemple du basket-ball. Aux Jeux de Séoul en 1988, les Etats-Unis ont décroché seulement la médaille de bronze. Quatre ans plus tard, à Barcelone, tous les meilleurs sont venus, Michael Jordan, Magic Johnson, Larry Bird… Ils ont pulvérisé la concurrence. Mais où étaient-ils en 1996 aux Jeux d’Atlanta ? Partis. Ils ont fait les Jeux, ils ont décroché l’or, puis ils sont passés à autre chose.

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